Fêtes révolutionnaires en Dauphiné, 1789-1799

Les arbres de la liberté.

Si les premiers arbres de la liberté sont plantés dès 1790, le phénomène s’accélère véritablement après la déclaration de guerre à l’Autriche et à la Prusse en avril 1792  ; ainsi, celui de Grenoble est planté le 24 juin 1792, à la suite d’une délibération de la municipalité. A l’évidence, les révolutionnaires reprennent à leur compte la tradition de l’arbre de mai pour « l’appliquer à l’amour de la liberté »[1], pour en faire une image idyllique où l’arbre « remplit une fonction pédagogique et civique »[2]. « Humanisé et sacralisé, l’arbre symbolise la liberté mais aussi la fraternité et l’unité »[3]. Plus encore, l’arbre de la liberté est le lieu de convergence de l’engagement révolutionnaire et de démonstration de l’attachement aux valeurs révolutionnaires, puis républicaines : « arbre sacré, symbole de notre liberté, c’est auprès de toi que nous viendrons prêter le serment fédératif de tous les Français. Tu seras le point de notre ralliement »[4].

A Grenoble, sa plantation – à laquelle doivent s’associer tous les républicains – prend une tournure festive. De fait, sont présents pour l’occasion le 101e régiment d’infanterie de ligne, le 4e régiment d’artillerie, les volontaires du Gard, des Basses Alpes et de l’Isère, mais également la garde nationale de Grenoble, soit près de 4000 hommes de troupe au total. S’y ajoutent les membres de la société des Amis de la Constitution, les membres de la municipalité, des directoires du département, du district et des tribunaux, enfin, les membres de l’état-major du général Montesquiou.

La dynamique de plantation ralentit après le 9 thermidor an II, mais est néanmoins ravivée sous le Directoire. En pluviôse an VI, le régime dispose en effet que cet acte de plantation deviendrait une fête révolutionnaire à part entière. Toutefois, la symbolique liée à l’arbre ne fait guère l’unanimité, d’autant que la ferveur religieuse – ranimée d’autant par les missions des nombreux prêtres réfractaires – pousse certains croyants à s’attaquer au symbole de l’arbre. Toutefois en Dauphiné – et à Grenoble en particulier –, la plantation des arbres de la liberté a globalement atteint son objectif, en mobilisant les masses.

Une symbolique multiforme en constante recomposition.

La symbolique révolutionnaire s’avère évolutive et fluctuante. C’est pour servir la fête et exalter les valeurs révolutionnaires que les ressources de tous les arts sont mises à contribution, révélant l’utilisation plus ou moins fréquente de certains types d’objets, accessoires ou monuments.

A partir de 1790, l’autel devient ainsi un élément récurrent des fêtes révolutionnaires dauphinoises et constitue le point de ralliement des cortèges. Il renforce et souligne le caractère exceptionnel de ces occasions festives. Si durant les années 1789-1790, il est encore associé au cérémonial religieux, il s’intègre promptement aux rituels civiques.

Par ailleurs, la représentation de la montagne est fréquemment convoquée dans les fêtes dauphinoises ; ainsi lors de la fédération du camp des Crottes, le 20 avril 1790, ou dans une délibération de la société populaire de Grenoble datée du 28 pluviôse an II. C’est une allégorie de la stabilité et de la solidité, face à l’informe et au chaos initial. Les révolutionnaires usent aussi du symbole de la pyramide. Utilisée, entre autres, lors de la fête du 24 août 1792 à Grenoble, cette dernière symbolise l’éternité.

Sculpture et peinture sont également d’efficaces outils de propagande. La sculpture est présente – sous la forme de déesses de la Liberté – dans les fêtes révolutionnaires grenobloises. Par contre, du fait de sa platitude – la rendant invisible à la foule –, la peinture n’y est guère employée. Les déesses de la Liberté, sculptures ou allégories féminines, sont généralement majestueuses. Par exemple, celle utilisée de la fête du 10 août 1793 à Grenoble est présentée sur un piédestal en marbre. Couronne sur la tête, elle tient une pique surmontée d’un bonnet. En outre, un chat est l’urne cinéraire de Marat sont présents à ses côtés. Au demeurant, la présence dudit chat n’est guère anodine ; ce n’est pas au félin de compagnie qu’on fait ici référence, mais bien à l’animal qui ne peut pas souffrir de contrainte.

A l’évidence, le symbolisme révolutionnaire est présent en Dauphiné dès les débuts de la Révolution. En effet, dès la fédération du camp des Crottes, les organisateurs prennent soin de situer la cérémonie dans un lieu symbolique, en l’espèce une forêt de montagne : «Les forêts et rochers qui l’environnent rappelloient aux montagnards leur amour naturel pour la liberté»[5]. De même, dès 1791, les sociétaires de l’Association des Cardinaux adoptent comme symboles le bonnet rouge et la tête de mort. De manière générale, lesdits symboles sont mis en scène lors des fêtes révolutionnaires.

Des symboles et des cérémonials confrontés aux changements de régimes politiques.

Ainsi, les symboles des fêtes révolutionnaires et les manières de les mettre en scène sont-ils des vecteurs de communication très forts. Dès le printemps 1789, apparaît une symbolique liée à la Révolution. « Tout se passe comme si, au cours des épisodes révolutionnaires, on assistait à une particulière éclosion de signes, d’images, d’allégories, d’emblèmes et de gestes, dans le but d’affirmer la rupture avec un passé que l’on rejette, mais aussi des espérances et des utopies, un nouvel idéal »[6]. Ainsi, la liberté s’incarne dans l’arbre mais aussi dans le bonnet, dans une allégorie féminine de la Liberté (comme à Grenoble, le 10 août 1793), ou dans une représentation de la Bastille (comme à Gap, le 14 juillet 1791. Toutefois, la liberté de 1789 n’est pas celle de l’an II. Le changement s’effectue durant l’hiver 1793-1794. Les intitulés des en-têtes évoluent eux aussi. De la sorte, la liberté devient « un des éléments du dialogue avec la mort »[7].

Quant à l’adoption du bonnet rouge – symbole de la liberté – il est à corréler à « l’importance de la culture classique »[8]. Il est d’abord porté par les patriotes, puis – plus spécifiquement – par les sans-culottes. Sous le Directoire, le bonnet phrygien laisse la place au casque de Minerve. Le faisceau de licteur et les gestes du serment sont, eux aussi, directement issus de cette culture classique. De même, la franc-maçonnerie contribue puissamment à la symbolique révolutionnaire : elle lui fournit l’équerre, le compas, l’œil surveillant, la balance, ainsi que la pratique de l’accolade. Toutefois, la symbolique chrétienne n’est pas non plus en reste dans son apport symbolique à la Révolution.

Après le 10 août, « le pouvoir utilise la force mobilisatrice des symboles »[9]. Au demeurant, les changements de régimes politiques entraînent des conséquences tangibles quant à l’ordonnancement des fêtes. En 1792, l’illumination des bâtiments publics est ainsi abandonnée. De même, les cérémonials d’Ancien Régime tombent définitivement en désuétude l’année suivante. A compter de l’hiver 1793-1794, la fête recourt généralement à un code uniforme : un cortège réglementé convergeant vers un lieu fort où se déroulent alors discours, serments et repas. La musique, les danses et les libations font partie intégrante de la fête. Cette symbolique sans-culotte disparaît dès la fin de l’an II, de même que les symboles maçonniques. Ces derniers sont remplacés par une République tenant dans une main une pique surmontée d’un bonnet et de l’autre, soit un faisceau de licteur, soit une table de la Loi. En effet, l’heure est explicitement à une reprise en main de la politique par une bourgeoisie républicaine ayant, un moment durant, perdu le contrôle des événements. De fait, la chasse aux symboles de l’an II est ouverte et demeure la règle jusqu’au Consulat[10]. Réapparaissent simultanément des fêtes ancrées dans la culture populaire, telles les vogues dans le canton de Vienne ou d’anciens cérémonials liturgiques, à Grenoble.

Chanter.

Lors de ces fêtes révolutionnaires, qu’elles soient civiques ou décadaires, le chant occupe une place essentielle. Il est l’expression populaire[11] des idées politiques, aussi bien pour les sans-culottes que – plus tard – pour les Thermidoriens. En effet, la chanson participe à l’événement puis le perpétue[12]. En effet, « dans la France des années 1780, tout événement public suscite des chansons ; tout mouvement d’opinion s’exprime de cette façon. C’est le mode d’appropriation naturel de l’actualité par un public qui parfois ne sait pas bien lire ou ne peut pas acheter de livres »[13]. Dans n’importe quelle fête ou cérémonie publique ou privée – telles les réunions de comités de surveillance ou de sociétés populaires – le chant est présent. On n’hésite guère à entonner La Marseillaise et le Ca ira, comme à Grenoble, lors de la plantation de l’arbre de la liberté, survenue le 24 juin 1792. La presse locale s’en fait d’ailleurs l’écho, relatant que « la musique jouait l’air divin ça ira (et) le refrain français »[14], considéré comme une « symphonie céleste »[15].

Dans toutes les démonstrations populaires, les révolutionnaires prennent soin de faire jouer de la musique militaire et/ou patriotique. Au demeurant, la présence de la musique est primordiale lors des manifestations publiques. Dans les villes ne disposant pas d’une musique attitrée, la relève est prise par celle des gardes nationales ou des régiments de passage[16]. Généralement composée de tambours, la musique est chargée d’ouvrir la voie aux cortèges ou de clôturer les cérémonies et les discours. Assurément, elle rythme la fête révolutionnaire.

Les cachets : une matérialisation quotidienne du symbolisme révolutionnaire.

Le cachet devient un support matériel et circonstanciel des événements révolutionnaires. Ainsi, dès 1789, des particuliers rognent les attributs héraldiques ainsi que les armoiries figurant sur leurs matrices.

L’adoption de nouvelles matrices par les administrations s’opère – quant à elle – dès la mise en place des départements, à la fin du mois de décembre 1789. Néanmoins, une telle acquisition s’avère coûteuse. Aussi, dans les faits, peu de municipalités acquièrent une nouvelle matrice. Le coût d’un tel objet, auquel s’ajoute celui de la cire, en fait un instrument rare et fort symbolique. De 1790 à 1792, les cachets des principales administrations (départementales et de district) et des municipalités sont assez semblables. Le cachet ovale orné d’une couronne civique entourant la mention « La Nation, la Loi et le Roi » surmontée de 3 fleurs de lys, est adopté à la quasi-unanimité. Après la chute de Louis XVI, le 10 août 1792, les fleurs de lys et la mention « Roi » sont soigneusement martelées sur la matrice lorsque l’administration détentrice ne peut – ou ne veut – pas faire les frais d’un nouveau cachet.

Au vrai, la chute de Louis XVI et l’avènement de la République ouvrent un nouveau champ symbolique pour nombre d’administrations détentrices de l’autorité nationale. En effet, ces dernières adoptent alors un cachet reflétant la nouvelle donne politique. Dès lors, les cachets reflètent fidèlement la pensée politique et/ou de la situation économique et sociale de leur détenteur. Seuls les cachets judiciaires bénéficient d’une législation et d’un contrôle draconien. Le 7 août 1793, la Convention décrète ainsi le changement obligatoire des cachets des justices de paix. Désormais, devra obligatoirement y figurer « l’emblème de la République »[17].


Notes.

[1] Collectif (Mission du Bicentenaire de la Révolution Française), Les arbres de la Liberté, 1989.

[2] Ibid.

[3] Liris, Elisabeth, « Le symbolisme révolutionnaire » in L’état de la France pendant la Révolution Française, Paris, Editions de la Découverte, 1988.

[4] Journal patriotique de Grenoble et du département de l’Isère, n°58, 28 juin 1792.

[10] A.C Embrun, Procès verbal de la fédération du camp des Crottes, 20 avril 1790.

[6] Liris, Elisabeth, « Le symbolisme révolutionnaire », op.cit.

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

[10] A.D Ain, 2 L. Lettre du Ministre de la Police au commissaire du pouvoir exécutif près le département de l’Ain, 24 germinal an VI. « Cette conduite de la part d’une autorité constitué serait on ne peut plus blâmable et contraire aux lois qui proscrivent les signes de parti ».

[11] Le 30 nivôse an II, un membre de la société des sans-culottes de Bâgé propose ainsi que deux fillettes qui ont chanté lors de la séance le fasse de nouveau lors de la fête de la prise de Toulon.

[12] Le 18 brumaire an II, Couthon et Maignet, en mission à Ambert, font publier 4000 livrets d’une chanson politique faisant l’apologie du cuivre converti en monnaie.

[13] Delon, Michel, Levayer, Paul-Edouard, Chansonnier révolutionnaire. Paris, Gallimard, 1989. Queniart, Jean, Le chant, acteur de l’histoire, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 1999.

[14] Journal patriotique de Grenoble et du département de l’Isère, n°58, 28 juin 1792.

[15] Ibid.

[16] Il s’agit des musiques des régiments d’Austrasie et d’Enghien.

[17] Le décret du 7 août 1793 ordonne le changement de cachets des juges de paix.

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