1799-1801 : La légion des Francs du Nord

Par Didier Davin, membre de la SEHRI.

« Les frontières de la France sont au Rhin », écrivait Lazare Carnot. Et de fait, la rive gauche du Rhin était sous occupation militaire française depuis 1794. Celle-ci avait apporté à ces territoires une cohérence politique, judiciaire et économique qu’ils ignoraient auparavant, morcelés qu’ils étaient en de multiples et minuscules Etats plus ou moins souverains. Cependant, elle avait également amené son administration tatillonne, faisant peser de lourdes contraintes sur le pays. La barrière linguistique n’était guère un problème, puisque l’Alsace et le Luxembourg faisaient déjà partie de la République.

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Carte de l’Empire français en 1811 – Les départements de la rive gauche du Rhin sont encadrés en rouge.

En 1797, la mise en place d’une République-soeur avait fait son chemin, mais l’annexion de la Belgique conduisait à envisager le même sort pour les territoires allemands cisrhénans. Tel projet était soutenu par les notables locaux, qui, à tout prendre, préféraient devenir Français. L’année suivant, le territoire fut donc « officieusement » divisé en 4 départements : Roër, Rhin-et-Moselle, Mont-Tonnerre et Sarre. Cette procédure formait le prélude à une intégration complète, dont l’annonce était cependant différée afin de ménager la Prusse, disposant de petits fiefs dans la région.

Le 8 septembre 1799, le Directoire – en quête d’effectifs pour ses armées – invita les populations des départements « entre Meuse et Rhin et Rhin et Moselle » à concourir à la formation d’une légion des Francs du Nord. Simultanément, une somme fut mise à la disposition du ministre de la Guerre afin d’assurer les premiers frais d’équipement et de solde.

Organisation générale de la légion (fin 1799).

La légion devait être formée de 4 bataillons d’infanterie, chaque bataillon alignant 8 compagnies de fusiliers, une de grenadiers et une de chasseurs. Chaque compagnie totalisait 123 hommes. Ladite légion devait également compter 4 escadrons de chasseurs à cheval à deux compagnies chacun, et une compagnie d’artillerie légère, commandée par un capitaine. Le commandement en chef fut confié à un général de brigade, chef de légion. Ce dernier avait sous ses ordres un adjudant-général, lequel remplissait les fonctions de chef d’état-major. En outre, l’était-major comptait un trésorier quartier-maître général – ayant rang de capitaine – et deux quartiers-maîtres adjoints, avec rang de lieutenant ou de sous-lieutenant : un pour l’infanterie, un autre pour la cavalerie et l’artillerie légère. Seuls des volontaires ou des déserteurs natifs de la rive gauche du Rhin devaient théoriquement être engagés. La réalité fut toute autre, puisque furent enrôlés des officiers et des soldats de toutes origines : Hollandais, Belges, Prussiens, Hongrois et Polonais.

L’infanterie.

L’infanterie était commandée par un chef de brigade et 4 chefs de bataillon. De plus, chaque bataillon disposait d’un adjudant-major, d’un adjudant sous-officier et d’un tambour maître.

La cavalerie.

Le commandement de la cavalerie était assuré par un chef de brigade, deux chefs d’escadron, un adjudant-major et un adjudant sous-officier.

L’artillerie.

La compagnie d’artillerie légère était armée de deux pièces de 8 livres, de deux pièces de 4 livres et de deux obusiers de 6 pouces. A cela s’ajoutaient les instruments, caissons et pièces de rechange nécessaires. En outre, l’unité était équipée d’une forge de campagne.

Des difficultés protéiformes (1800).

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Le général Rudolf Eickemeyer, commandant la légion des Francs du Nord – Wikimedia Commons.

Le 9 novembre 1799, le Directoire fut renversé et le Consulat prit sa suite. Les Consuls ratifièrent la création de 4 préfectures en territoire rhénan, remplaçant les administrations précédentes. Quant à la légion des Francs, son organisation se poursuivait à Aix-la-Chapelle. En décembre, Bonaparte confia le commandement au général Eickemeyer, originaire de Mayence. Cet officier étranger avait gagné ses étoiles de général dans les rangs français au cours de la décennie révolutionnaire. Le 11 février 1800, Bonaparte s’enquit auprès de Berthier, ministre de la Guerre, de l’état opérationnel de l’unité. Ce dernier n’était guère fameux, l’enthousiasme pour s’engager s’avérant quasiment nul. Ainsi, lorsque Eickemeyer arriva au dépôt de son unité à la fin du mois de décembre 1799, seule la 1ère compagnie du 1er bataillon était organisée. Elle se montait à 5 officiers, 2 sous-officiers et 106 chasseurs.

Dans le courant du mois de janvier 1800, les Consuls décidèrent pourtant d’ajouter quatre bataillons d’infanterie, de limiter la cavalerie et de transformer la compagnie d’artillerie légère en artillerie à pied : la constitution d’une seconde légion était en effet en projet. En attendant, l’équipement et l’habillement s’avéraient déplorables. Le 24 avril, la légion reçut l’ordre de rallier Düsseldorf. Cependant, pas moins 380 hommes du dépôt – sur un total de 500 – étaient dépourvus de chaussures et durent cheminer pieds nus. Pire, seul un tiers des hommes disposait d’un uniforme. Les soldats étaient par conséquent obligés de se les prêter pour monter la garde. Le 2ème bataillon était, pour sa part, privé de tout matériel de campement ou de cuisine. A vrai dire, les trafics impliquant des fournisseurs aux armées corrompus battaient leur plein en ce début de Consulat, la situation qui prévalait sous le Directoire ne s’étant nullement améliorée.

En mai, une compagnie de chasseurs à cheval put finalement être formée à l’aide de cavaliers s’équipant à leurs frais. Le mois suivant, la légion stationnait à Düsseldorf et à Coblence, le dépôt restant en garnison à Aix-la-Chapelle. Les proclamations eurent beau se succéder, jamais elles ne produisirent les effets escomptés. En dernier recours, il fallut embaucher des déserteurs de toutes origines. Au demeurant, les autorités militaires avaient projeté de verser des Irlandais dans les rangs de l’unité. Si 300 hommes étaient attendus, seuls 4 se présentèrent finalement. Dans le même temps, le recrutement fut élargi aux départements belges. Les Mémoires d’Eickemeyer rapportent que

le 11 juillet, arrivent à Aix-la-Chapelle quelques soldats de la Légion du Nord et le 18 juillet, environ 300. Aucun ne portait la nouvelle coiffure avec cocarde et presque tous avaient l’uniforme de l’armée impériale (autrichienne).

Les effectifs finirent par atteindre péniblement 1200 sous-officiers et soldats.

Une carrière opérationnelle éphémère (fin 1800-mi-1801).

Des mois durant, la légion servit le long du Rhin, entre la frontière hollandaise et Bingen. Elle y accomplit une surveillance douanière contre la contrebande. Au regard de sa composition sociologique et l’état matériel dans lequel on la laissait, l’attitude de l’unité vis-à-vis des populations se révéla détestable. Elle se livra en effet à des exactions en tous genres, à tel point que le général Chambarlhac, commandant le département du Mont-Tonnerre, demanda qu’on débarrassât la région de ce fléau. Par ailleurs, les mises en prison et les désertions furent nombreuses. Eickemeyer comptabilisa ainsi 1772 déserteurs, pour un effectif qui ne dépassa jamais les 4000 hommes.

A la fin de l’année 1800, la légion servait à l’aile gauche de l’armée du Rhin qui, sous les ordres du général Moreau, repoussa les Autrichiens à la bataille d’Hohenlinden. Elle ne prit cependant aucune part à cet affrontement. Au demeurant, sa cavalerie avait eu toutes les peines à se monter, ainsi que le confirma le général Chambarlhac dans une correspondance datée du mois de nivôse an IX.

Dans les premières semaines de l’année 1801, la légion passa à l’armée gallo-batave commandée par Augereau. Le 5 avril, elle fut mise à la disposition de la république batave. Celle-ci se voyait chargée non seulement de l’habiller, mais également de la solder. Telle décision n’était nullement appréciée des Hollandais, qui trouvaient que l’unité comptait trop d’officiers. La légion fut finalement envoyée dans l’île de Walcheren, de sinistre réputation sanitaire.

L’annexion de la rive gauche du Rhin fut officialisée le 9 mars 1801. Dès lors, les troupes levées dans ces territoires devaient directement être versées dans des régiments français et la conscription, mise en vigueur. La légion fut par conséquent licenciée le 25 juin. L’infanterie fut versée dans la 55e demi-brigade d’infanterie de ligne et la 18e demi-brigade d’infanterie légère. A cette date, ses effectifs se montaient à 1620 hommes et sous-officiers. Quant à la cavalerie, elle totalisait 369 sous-officiers et chasseurs ; la moitié était démontée.

Uniformologie.

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Fantassin de la Légion des Francs du Nord – Dessin original de Didier Davin, DR.

L’uniforme de l’infanterie se comportait un chapeau noir à ganse et boutons blancs et cocarde tricolore. De fond vert, l’habit avait les revers taillés en pointe, sur le modèle de l’infanterie légère. Collet et parements – passepoilés de blanc – étaient écarlates. Les pattes d’épaule et les revers étaient passepoilés de rouge. Les retroussis ne comportaient pas d’ornements. Les boutons étaient en métal blanc. Le gilet était soit vert, soit blanc. La culotte était également verte ; en tenue de route, elle laissait la place à un pantalon de drap blanc. La buffleterie était en cuir noir. La cavalerie disposait d’un uniforme similaire, avec des bottes de cavalerie légère.

A noter que le jeune Albrecht Adam – futur grand peintre militaire – réalisa à la fin de l’année 1800 des croquis consacrés aux troupes de l’armée gallo-batave. Parmi eux, figure un soldat de la légion des Francs du Nord portant son sac sur le dos.


Bibliographie.

  • Dufraisse, Roger, « Les populations de la rive gauche du Rhin et le service militaire », Revue Historique, 1964.
  • Fieffé, Eugène, Histoire des troupes étrangères (Texte réédité par Christian Terrana, 1990).
  • Sagnac, Philippe, Le Rhin français, 1917.
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