Le 66e régiment d’infanterie de ligne outremer, 1801-1810

Par Didier Davin et Pierre-Baptiste Guillemot, membres de la SEHRI.

Dès 1801, le 1er Consul Bonaparte destina trois unités aux colonies des Antilles : les 26e, 66e et 82e régiments d’infanterie de ligne, renforcés de détachements d’artillerie. Ces dispositions furent confirmées en 1802-1803.

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Le général Richepanse, commandant le corps expéditionnaire de la Guadeloupe en 1802.

En Guadeloupe, les prémices du rétablissement de l’esclavage entraînèrent une révolte des troupes noires au service de la République. Le général Richepanse fut envoyé restaurer l’autorité métropolitaine. L’accompagnaient 3500 hommes, répartis comme suit : deux bataillons du 66e régiment d’infanterie de ligne, un bataillon du 15e régiment d’infanterie de ligne, divers détachements d’infanterie, un bataillon de canonniers garde-côtes, des éléments de cavalerie issus des 1er et 20e régiments de chasseurs à cheval et du 1er régiment de hussards, ainsi que deux compagnies tirées des 6e et 10e régiments d’artillerie à pied. Le corps expéditionnaire avait été embarqué sur deux vaisseaux de 74 canons – Le Redoutable et Le Fougueux –, quatre frégates – La Volontaire, La Consolante, La Romaine et La Didon –, trois navires de transport et une flûte, La Salamandre.

La besogne à accomplir n’était guère glorieuse. Des combats acharnés et désespérés éclatèrent entre les mutins et les troupes arrivées de métropole. Décimées par les fièvres, ces dernières finirent néanmoins par soumettre les révoltés – dirigés par Ignace et Delgrès – qui s’étaient concentrés à Basse-Terre. Réfugiés près de Pointe-à-Pitre, les hommes d’Ignace furent décimés. Delgrès, lui, se fit sauter avec environ deux cents de ses compagnons, rassemblés à l’habitation Danglemont. Une fois désarmés, plusieurs centaines d’autres révoltés furent emprisonnés aux Saintes, ou déportés ; un grand nombre fut exécuté. Durant la révolte, les 2e et 3e bataillons du 66e régiment d’infanterie de ligne avaient été employés à lutter contre les insurgés emmenés par Delgrès.

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Boutons petit module du 66e régiment d’infanterie de ligne – Photo Jérôme Croyet.

La paix d’Amiens fut rompue en mai 1803 ; les Anglais passèrent immédiatement à l’offensive et s’emparèrent sans coup férir de l’île de Sainte-Lucie. A partir de 1806, la marine anglaise durcit considérablement son blocus des Antilles ; la Guadeloupe connut alors la disette. Sur place, les garnisons versèrent les unités disparates et les quelques renforts qui parvenaient à forcer l’étau dans les formations aux effectifs les plus nombreux, dont faisait partie le 66régiment d’infanterie de ligne.

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Villaret de Joyeuse, capitaine-général de la Martinique et de Sainte-Lucie, 1802-1809.

En février 1808, telles unités furent, en quelque sorte, dédoublées. Autrement dit, une fraction du régiment servait en métropole : il s’agissait de deux (ou de trois) bataillons, renforcés du dépôt de l’unité. L’autre fraction servait, elle, outre-mer, et se trouvait aux ordres d’un colonel en second.

Le 3 janvier 1809, un corps expéditionnaire anglais fort de 12000 hommes débarqua à la Martinique. Après avoir subi, un mois durant, un siège en règle au fort Desaix, l’amiral Villaret de Joyeuse dut se rendre. En avril, ce fut au tour des Saintes d’être envahies. A la fin de l’année, la garnison de la Guadeloupe s’élevait à 5060 hommes. De maigres renforts lui étaient parvenus et 1500 hommes noirs avaient été engagés dans le 66e régiment d’infanterie de ligne. Après s’être opposée, quoiqu’en vain, à un débarquement anglais, ladite garnison finit par capituler le 6 février 1810. Faits prisonniers, pas moins de 4200 militaires français furent alors embarqués pour la Grande-Bretagne, sous la surveillance de deux frégates anglaises.

Un peu d’uniformologie …

soldat-du-66e-de-ligne-a-la-guadeloupeEn Guadeloupe, le 66e régiment d’infanterie de ligne adopta l’habit blanc, distingué de bleu. Bien entendu, cela pourrait correspondre à l’application de l’éphémère tentative de retour à l’habit blanc, opérée en métropole entre 1806 et 1807. Néanmoins, telle décision était plus vraisemblablement liée à la pénurie de drap bleu. De surcroît, les habits clairs sont assurément moins chauds et donc tout à fait indiqués pour les latitudes de la Guadeloupe.

En 1809, il fallut, afin d’habiller la troupe, réquisitionner des draps et des habits auprès de la population civile. Si l’habit était de fond blanc, collet et parements étaient bleus. En 1807, les revers étaient également blancs et passepoilés de bleu. Vers 1809, ils devinrent entièrement bleus. Enfin, le chapeau d’infanterie continua d’être porté durant toute la période étudiée.

Un officier du régiment : Chevallard.

Le 23 février 1806, les membres du conseil d’administration du 66e régiment d’infanterie de ligne, réuni à Poitiers, apposèrent leurs signatures et le sceau régimentaire sur les Etats des services du capitaine Chevallard. Cette décision venait mettre un terme à près de 27 années de services dans les armées royales, révolutionnaires, puis impériales.

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Etats des services du capitaine Chevallard – Cliché et collection Pierre-Baptiste Guillemot.

Né en juin 1760, Chevallard s’engagea dans le régiment d’Artois-Dragons en décembre 1778. Il y passa successivement brigadier, puis maréchal des logis. Congédié le 1er avril 1791, il s’engagea le même jour dans la garde nationale de Vitry-sur-Marne. Sans doute son expérience militaire fut-elle précieuse pour encadrer des hommes peu habitués au métier des armes. Le 4 septembre de cette même année, Chevallard passa lieutenant dans le 3e bataillon de volontaires de la Marne, puis capitaine, le 20 août 1792. Probablement cet avancement relativement rapide s’explique-t-il par la nécessité d’encadrer des bataillons inexpérimentés, dans un contexte d’émigration de nombreux officiers nobles et de guerre avec la Prusse et l’Autriche. Par comparaison, l’avancement de notre officier fut des plus lents entre 1792 et sa retraite, en 1806. Comment expliquer un tel état de faits ? En effet, Chevallard combattit sur un grand nombre de théâtres d’opérations : plateaux champenois, plaines bataves, Guadeloupe, pour n’en mentionner que quelques uns. En outre, il fut blessé à deux reprises. Mais en dépit de sa longue expérience combattante, sans doute ses capacités militaires – et peut être intellectuelles – ne lui permirent guère de briguer des grades supérieurs. Sa fin de carrière n’est nullement dénuée d’intérêt. Embarqué pour la Guadeloupe au sein du corps expéditionnaire commandé par le général Richpanse, Chevallard participa à la répression de la révolte initiée par Delgrès et Ignace. Il fut d’ailleurs blessé au blocus du fort Saint-Charles, dans lequel les mutins trouvèrent, un temps, refuge.

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Plan du fort Saint-Charles à la Guadeloupe, début du XIXe siècle – Cliché Gallica-BNF.

Selon quelles modalités son retour en métropole s’opéra-t-il ? Des zones d’ombre restent à éclaircir et impliquent la poursuite des recherches. Des précisions seront données ultérieurement.


Sources, bibliographie et sitographie.

  • Divers registres conservés aux Archives Nationales de l’Outre-Mer (Aix-en-Provence).
  • Brevet, Matthieu, Les expéditions coloniales vers Saint-Domingue et les Antilles (1802-1810), thèse de doctorat d’histoire, 2007.
  • Chartrand, René, Napoleon’s Oversea Army, 1989.
  • Davin, Didier, « Les soldats de l’Empereur dans les colonies insulaires (2) – Les Antilles (1802-1810) », 2010.
  • Lepage, Jean-Didier, French Fortifications (1715-1815), 2009.
  • Rigondaud, Albert (dit « RIGO »), Planche « Le Plumet » n°131.
  • 66e régiment d’infanterie de ligne, une page du site de Bernard Coppens.

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