L’objet du mois : un livret ouvrier

Par Pierre-Baptiste Guillemot, membre de la SEHRI.

Paris, cour des enfants bleus [1], 1er janvier 1807. L’apprenti Jean-Baptiste Derouault, âgé de 19 ans, fait viser son livret d’ouvrier par M. Roze [2], son patron. Ce dernier, « boutonnier de fantaisie », prend soin de noter que le jeune Derouault travaille au sein de sa manufacture « l’espace de 9 mois ». Le lendemain, semblable opération se répète dans les bureaux des commissaires de police Lepelletier et Boutaud. Si Derouault procède avec tant de scrupules, c’est qu’il est conscient qu’un livret mal rempli – sans parler de l’absence pure et simple de ce document – pourrait lui coûter l’arrestation en cas de contrôle par la gendarmerie impériale :

Tout ouvrier qui voyagerait sans être muni d’un livret visé sera réputé vagabond, et pourra être arrêté et puni comme tel.

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Patrouille de gendarmerie contrôlant le livret d’un ouvrier – Dessin original de Bernard Coppens, DR.

Retour sur l’histoire du livret ouvrier, l’une des « masses de granit » du régime napoléonien. 

Le livret ouvrier fut institué le 17 août 1781, sous la pression conjointe des corporations et de la police. Il prit la forme d’un petit cahier identifiant l’ouvrier, enregistrant ses entrées et ses sorties chez ses patrons successifs.

Supprimé en 1791 au nom du libéralisme prôné dans les premières années de la Révolution, le livret n’en fut pas moins rétabli par une loi du 22 germinal an XI (12 avril 1803, « vieux style »). Il formait une redoutable arme de surveillance des patrons sur les ouvriers et contraignait ceux-ci à la soumission. De fait, une notation négative risquait de fermer à l’ouvrier indocile la possibilité de retrouver un emploi, donc de survivre : il était ainsi livré à la bonne foi de son patron. En somme, la mise en oeuvre du livret venait à reconnaître la supériorité légale du patron sur ses ouvriers, traités tels des individus mineurs. 

Par ailleurs, ce document permettait de juguler le « nomadisme » des ouvriers et des classes populaires, ainsi que l’affirma Napoléon lui-même. En effet, un ouvrier ne pouvait quitter son employeur qu’après que ce dernier eut signé un quitus sur le livret. Restait dès lors à obtenir le visa du maire ou des gendarmes. Ces formalités administratives effectuées, l’ouvrier pouvait quitter la commune au sein de laquelle il exerçait jusqu’alors. 

Enfin, le livret s’avérait très utile aux investigations de la police, qui, d’ailleurs, était habilitée à le délivrer. Plus qu’un simple passeport permettant l’accès à un emploi, il s’agissait d’une véritable fiche signalétique mêlant renseignements d’ordre professionnel et privé : nom, prénom, lieu et date de naissance, adresse, couleur des yeux, des cheveux, taille, localisation du lieu de délivrance du livret, mention des différentes sociétés où l’ouvrier a travaillé et signature patronale … En d’autres termes, « le livret était un document auquel il ne manquait rien pour être complet et pour servir aux investigations policières » [3].

Le livret fut maintenu en vigueur par tous les régimes politiques tout au long du XIXe siècle. Il fallut attendre 1890 pour le voir disparaître définitivement.


Notes.

[1] La cour des enfants bleus, où était installée la fabrique en 1807, était située dans l’enclos de la Trinité, entre la rue Saint-Denis et le passage de la Trinité. Elle tirait son nom de la couleur des vêtements des jeunes pensionnaires de l’hôpital de la Trinité, installé juste à côté.

[2] Roze est présenté comme « boutonnier de fantaisie » dans l’Almanach du Commerce de Paris, édition de 1811. En 1808, Roze, désireux de faire monter en gamme sa production, avait installé dans sa fabrique deux fourneaux pour fondre les métaux composant ses boutons. La même année, l’acide nitrique utilisé pour les décaper eut pour effet d’incommoder les habitants des immeubles voisins, qui s’en plaignirent.

[3] Le Crom, Jean-Pierre, « Le livret ouvrier : Entre assujettissement et reconnaissance de soi » in Gaurier, Dominique, Le Gall, Yvon et Legal, Pierre-Yannick (dir.), Du droit du travail aux droits de l’humanité : Etudes offertes à Philippe-Jean Hesse, Presses universitaires de Rennes, 2005.


Bibliographie/Sitographie.

  • Une page dédiée au livret ouvrier sur le site de Bernard Coppens.
  • Un article très complet de Jean-Pierre Le Crom consacré au livret et à ses implications.
  • Un article d’Irène Delage consacré à un livret de garçon chapelier et conservé à la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris.
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