1789-1815 : La vie quotidienne aux armées

Par Jérôme Croyet – Texte complété par Pierre-Baptiste Guillemot et illustré par Louis Frégier (†), peintre de l’Armée.

En garnison.

Départ du conscrit Louis FrégierLorsque le volontaire – sous la Révolution – ou le conscrit – sous le Consulat et l’Empire – arrive à son lieu de casernement, sa vie change tout à fait. En effet, il troque ses vêtements civils pour un bonnet de police (fabriqué dans du drap de récupération), une veste de cantonnement et un pantalon de toile. Ce n’est que plus tard qu’il reçoit son habit et son chapeau/shako.

La chambrée est composée de plusieurs lits, que chaque conscrit partage avec un ancien. Des planches, disposées en étagères au-dessus de chaque lit, reçoivent les effets des occupants, rangés de manière réglementaire. Des crochets soutiennent les baudriers et le shako. De part et d’autre de la cheminée, des rayonnages accueillent les ustensiles et les ingrédients nécessaires à la préparation des repas. Ce dernier, réglementé en 1791, est composé d’une soupe et de légumes. L’achat de nourriture est supporté par l’ensemble de la chambrée ; sa gestion est confiée à un caporal. Afin de se faire promptement accepter, il est d’usage que les nouveaux arrivants « graissent la marmite ». Après avoir fait chauffer la soupe – régulièrement écumée – les hommes de la chambrée se tiennent « en cercle autour de la marmite, puisant une cuillerée chacun à leur tour. La qualité de la soupe variait en fonction de sa composition, plus ou moins riche selon la saison et du bon vouloir de l’homme de corvée ». Ces dernières, imposées par les anciens, sont effectuées par les nouveaux venus.

Officier et recrue Louis FrégierLa journée du soldat encaserné est très structurée. Le réveil a lieu au son du tambour ou du clairon, à 6h en été et à 7h en hiver. Le caporal de l’escouade est alors chargé de faire lever ses hommes et de procéder à l’appel. Puis les hommes nettoient les chambres et aèrent les lieux : « Les parties communes sont nettoyées par les détenus et, à défaut, par des fusiliers de corvée, ce qui semble exclure les hommes des compagnies d’élite». A 10h, est servie la soupe du matin. « Pendant que les soldats mangent la soupe, les lieutenants de semaine vérifient l’état de propreté des chambres« . Une demi-heure plus tard, a lieu l’appel sur la place d’armes, en tenue prescrite la veille. En cas de mauvais temps, celui-ci s’effectue dans les chambres ou les corridors. Jusqu’au repas du soir, la journée est rythmée par les corvées, le tir, le maniement des armes et les manœuvres. A 16h en été et à 17h en hiver, c’est le repas du soir, puis – à l’heure fixée par le colonel – c’est la retraite et, une demi-heure plus tard, l’appel du soir.

La vie en campagne.

En campagne, la vie du soldat est tout différente. Outre le temps passé en marches et contre-marches, il convient de distinguer deux types de campements : le bivouac temporaire et le camp.

Après la Révolution, le bivouac consiste en une halte où les « hommes mangent et dorment autour du feu avec comme couverture le manteau ou la capote et comme oreiller le sac à dos ou le portemanteau ». Aussitôt que le général commandant la brigade décide d’une halte, des sentinelles sont désignées, tandis que les fusils sont mis en faisceau. Les premiers arrivés sont généralement les mieux lotis :

Après les marches pénibles, arrivait-on dans un village ou même dans une petite ville abandonnée, aussitôt les nombreux employés de l’administration envahissaient les logements commodes et de quelques apparences ; ils se déclaraient seigneurs et maîtres de tout ce qu’y s’y trouvaient. Des écriteaux mis sur les portes et quelques fois des sauves-gardes illégalement placées, avertissaient que le logement des administrateurs, des inspecteurs aux vivres, des contrôleurs, des fournisseurs d’une armée où l’on donnait ni vivres, ni solde, étaient devenus des asiles inviolables dans lesquels il était sévèrement interdit aux soldats, bivouaqués par des temps affreux et manquant de tout, de venir prendre un peu de bois ou enlever une seule botte de paille.

Le bivouac Louis Frégier

Quant à la foule des mal lotis, elle dispose les havresacs en cercle afin de délimiter l’emplacement de chaque groupe sur le terrain. Les soldats peuvent alors quitter guêtres, souliers et uniforme. Les nouveaux venus sont chargés des corvées : bois, vivres et eau. La marmite disposée sur le feu, les hommes réparent ou nettoient leur équipement. Ces bivouacs, s’ils peuvent être agréables en été, le sont moins durant les autres saisons.

Le camp est édifié quand le séjour est prévu pour durer. Des toiles de tente sont alors distribuées et des baraques, édifiées. Ces camps étaient construits suivant un principe bien établi : le régiment occupe la même place dans un camp que lorsqu’il est sous les armes. Pour la construction, tous les soldats étaient requis à l’exception des cuisiniers, et chacun travaillait à l’édification des baraques, aux cuisines et aux jardins. Chaque compagnie occupait entre 4 et 6 baraques alignées sur 2 ou 3 rangs en profondeur et contenant chacune 16 à 25 hommes. A l’intérieur, un lit occupait tout le côté gauche en entrant ; par dessus, une couverture de laine pour deux hommes. Sous le lit, on plaçait les marmites, gamelles et les légumes. Certaines baraques sont agrémentées de dessins et de petits massifs fleuris.

Une vie de souffrance et d’abnégation.

Misère, froid et indigence caractérisent la vie du soldat. Malgré cela, les enfants de 1789 combattent pour un idéal et sous l’autorité de centaures devenus eux-mêmes des héros d’épopée. Le volontaire Fourier se fait ainsi le porte-parole de l’allant combatif animant les troupes : « Quoique nous avons des misères, nous sommes toujours contents. Nous donnons souvent la poursuite aux Piémontais que le roi de Sardaigne cache dans les roches ».

Le soldat révolutionnaire, bien plus que le soldat impérial, est d’une efficacité redoutable. Mû par une idéologie sans faille, il ne doute pas de son rôle social, civique et militaire.

Se nourrir à l’armée.

Malgré le grand nombre d’hommes mobilisés, la vie des soldats dans les armées républicaines puis impériales est plutôt mal connue. Tout au long des guerres de la Révolution et de l’Empire, le soldat, qu’il soit réquisitionnaire ou volontaire, n’a de cesse de vouloir tenir ses proches de ses besoins, notamment en matière financière. A travers ces lettres, le soldat relate, certes, des campagnes aux quels il participe. Cependant, il ne manque pas d’évoquer ses joies, mais surtout ses peines physiques et morales.

Le soldat souffre d’un équipement parfois inadapté au terrain, fabriqué dans l’urgence et dont la confection est confiée à des adjudicataires plus soucieux de rendement que de qualité. Il lui faut également composer avec le manque de nourriture, la cherté des biens de première nécessité et le manque d’argent. Le service des vivres est confié conjointement à des commissaires des guerres et à des entreprises privées. En 1793, très désorganisé par l’émigration des officiers nobles et rattaché à l’administration de la Guerre, celui-ci doit « recourir à des appels de candidature pour trouver des personnes compétentes dans ce domaine« . On créé alors les commissaires des guerres et les inspecteurs aux revues. Si ces derniers s’occupent de la gestion des troupes et sont considérés comme des militaires, les premiers cités sont des civils employés par l’armée. Leur tâche est lourde et compliquée, car

pour les soldats qui sont le plus souvent démunis de tous en campagne, les responsables sont évidemment les commissaires des guerres. Il faut ajouter que bon nombre de commissaires des guerres avaient une fâcheuse tendance à privilégier matériellement et grassement leur personne. A peu d’exceptions près, c’étaient des voleurs qui rançonnaient leur pays pour le compte des magasins et d’entrepreneurs.

De ce fait, la nourriture est rare ou chère et les soldats doivent recourir au maraudage :

Depuis l’ouverture de la campagne on ne vivait que de maraude. Mille périls entouraient, dans leurs courses dévastatrices, ces soldats maraudeurs ; ils risquaient de payer chèrement le butin dont ils s’emparaient. Une telle manière de faire la guerre avait quelque chose d’affreux.

Fourrageurs Louis Frégier

Là encore, les premiers arrivés – généralement des cavaliers légers – sont les premiers servis et ce, au détriment des populations locales. Le manque de nourriture est souvent de règle à la Grande Armée, que l’on se batte en Allemagne, en Pologne, en Russie ou en Espagne. Dès lors, le soldat impérial – comme le soldat révolutionnaire avant lui – fait feu de tout bois et mange ce qu’il trouve ou ce que sa famille lui envoie.

Toutefois, les hasards de la guerre ou la bonne gestion d’un corps d’armée – à l’image de l’armée de Catalogne et d’Aragon commandée par Suchet – peuvent permettre aux hommes de passer de l’indigence frumentaire la plus totale à l’abondance relative : « Mais ça n’empêche pas que l’on est fort bien nourri avec notre ration, nous avons une petite bouteille de vin par jour« .

Un manque constant de liquidités.

Si le manque de nourriture est habituel, le manque d’argent ne fait que renforcer la souffrance des troupes. Avant même de quitter ses foyers, le soldat rappelle d’ailleurs à ses parents de ne pas oublier de lui en envoyer. « Adieu donc mes chers parents, n’oubliez pas votre enfant, écrivez lui de temps en temps, de temps en temps, Oh ! écrivez-lui de temps en temps pour lui envoyer de l’argent » conseille la Chanson du conscrit du Languedoc. Souvent totale, cette absence de liquidités est due à la gestion erratique des intendants militaires, des entrepreneurs civils, le plus souvent. Durant la Révolution, elle est accentuée d’autant par la dépréciation des assignats.

Au manque d’argent, s’ajoute le manque de vivres ou de vêtements :

Je suis sans linge. Je vous prie de m’envoyer deux chemises de bonne toile et douze francs en argent et quelques assignats. Ne désespérez pas, ma chère sœur de tirer de la nécessité un frère qui n’a d’autre soutien que vous et qui est sans ressource si vous l’abandonnez.

C’est également le cas du sergent-major Ricol en l’an II. Fréquemment « fauché », le soldat doit emprunter à ses camarades, à l’instar du volontaire Fourier, redevable de 5 livres au fils Pelletier.

L’hygiène des troupes : un épineux problème.

Le soldat souffre également du manque d’hygiène. En effet, la toilette n’est pas le fort des armées républicaines et impériales. Elle se limite, le plus souvent, à une friction du visage et du corps à l’aide d’eau froide. De temps à autre, le soldat se lave à l’auge d’une fontaine. Le rasage des hommes de troupe encasernés a lieu chaque dimanche.

Dès le début de l’expédition d’Egypte, Bonaparte stipule que les troupes doivent se tenir propres, qu’elles doivent se peigner, se laver les mains tous les jours et changer de chemise tous les 8 jours au minimum. De même, lors du siège d’Acre, le médecin Desgenettes insiste pour que l’armée se lave fréquemment les mains, les pieds et le visage avec de l’eau tiède additionnée de quelques gouttes de vinaigre ou d’eau de vie. Le 29 septembre 1799, le service de santé de la marine stipule, pour sa part, que les hommes doivent se rincer la bouche avec de l’eau et du vinaigre. Mais, plus que tout, « les bains constituent une mesure appréciable de sauvegarde de la santé ». Cette mesure, facilement applicable grâce au grand nombre de hammams, est perçue tel un bienfait par les soldats. Ceux-ci osent adopter le bain comme mesure hygiénique :

On ne saurait croire les délices qu’on goûte dans ces circonstances : sortir d’une étuve où l’on était environné d’un brouillard chaud et humide, et où la sueur ruisselait de tous les membres. Le sang circule avec facilité, et l’on se trouve dégagé d’un poids énorme. Il semble que l’on vient de naître.

En dépit des recommandations de Larrey, les efforts visant à améliorer l’hygiène des troupes se révèlent globalement vains. Ainsi, lors de la campagne de 1805, la toilette des cavaliers du 4e régiment de dragons est rondement menée :

Nous nous levons, nous faisons notre toilette ; ce soin nous prend peu de temps, il suffit d’arracher de nos cheveux les brins de paille qui s’y sont introduits pendant notre sommeil, et de secouer nos vêtements remplis du même duvet de notre couche.

Pour éliminer la vermine de leurs vêtements crasseux, les soldats les repassent avec des pierres ou les passent au four. De même, afin d’assurer la bonne santé des hommes de troupe, le général commandant la 6e division militaire autorise, le 19 prairial an XII, que leur soit distribué du vinaigre.

Lorsque les Français entrent à Berlin en 1806, les habitants n’en sont pas moins étonnés par l’allure pouilleuse des soldats de l’armée impériale :

Nous autres qui étions habitués à voir les soldats avec des queues de longueur uniforme, bien poudrées et raides. Ce qui nous stupéfia le plus, ce fut sa tenue ; il portait un petit manteau dont il aurait été difficile de préciser le couleur, un chapeau minuscule, plus roussâtre que noir, d’une forme indescriptible et crânement planté sur l’oreille. Son pantalon de toile, noir de saleté, était déchiré en plusieurs endroits ; ses chaussures, qui baillaient démesurément, laissaient ses pieds nus.

La nostalgie du foyer.

Le soldat souffre du manque de nouvelles de ses proches. De plus, il craint que la famine, la pénurie ou la maladie, ne s’abattent sur sa famille. « Vous m’écrirez de vos nouvelles », supplie le sergent Riol à son père, en l’an II. Cette nostalgie du pays peut se muer en culpabilité de n’y être pas présent. Dès lors, tout manquement à la correspondance ou à la prise de nouvelles du foyer devient rapidement un sujet de culpabilité pour le soldat combattant loin de chez lui. Ainsi en va-t-il pour Benoît Grillet (de Pont de Veyle) combattant sur le Rhin au sein de la 27e demi-brigade d’infanterie de ligne, à l’hiver 1793-1794 : « J’ai reçu votre lettre il y à cinq semaines. Vous direz, sans doute, que je suis négligent de ne pas vous avoir fait réponse plus tôt ».

Cet éloignement est d’autant plus mal ressenti que les permissions – dénommées « congés » – ne sont que très rarement accordées. Pour autant, les soldats espèrent toujours pouvoir rendre une visite à leur famille, surtout si le lieu de cantonnement est proche du foyer : « Vous désirez que je sois auprès de vous pour vous soulager. Vous devez savoir que cela n’est pas possible pendant que la guerre durera, il n’y a point de congé », « j’espère être bientôt de retour au pays car nous n’en sommes éloignés que de 24 lieues et si j’avais un moment de relâche se serait cela que je ferai ».

Paradoxalement, c’est durant ses moments de repos que les souffrances taraudent le plus le soldat impérial. « Nous sommes dans un village où nous ne savons le temps que nous y resterons, nous souhaitons tous les jours en sortir », écrit Benoît Chatellain en 1793. 16 ans plus tard, le canonnier Jacquet regrette

La longueur de cette trêve, pendant laquelle notre infanterie s’ennuya beaucoup de son oisiveté dans ses cantonnements, et ou la cavalerie et l’artillerie furent très fatiguées des longues courses qu’ils étaient obligés de faire pour se procurer les fourrages qu’ils ne trouvaient plus dans leurs cantonnements, et qui devenaient de jour en jour plus pénibles en ce qu’elles devenaient plus lointaines. 

La misère colle aux basques du soldat. S’il s’est habitué à la sienne propre, celle des pays qu’il traverse ne manque guère de l’émouvoir : « depuis que nous sommes ici, nous avons beaucoup vu de peine et de misère ».

Manifester sa joie.

Si le soldat célèbre dignement les victoires  – « l’on a pris Mayence. Nous avons fait une grande réjouissance » –, il fête tout aussi dignement les retrouvailles, loin de son village, avec des hommes originaires du même « pays » que lui.

Fête à la Grande Armée Louis Frégier

C’est l’occasion de faire ribote. « J’oubliais de vous dire qu’en allant au détachement, j’ai rencontré tous mes pays à Selestat au quel nous avons bien ribotté », se réjouit François Brochon en 1793. De même, le pillage et la défaite des adversaires réjouissent la troupe : « Le général qui nous commandait nous a mis la ville au pillage, qui nous a fait un peu de plaisir », note Jean Raquin à ses parents, en avril 1806. De même, le soldat manifeste sa satisfaction à réception de vêtements et/ou d’argent. Pierre-Philibert Doret assure ainsi à ses parents :

On nous a habillés. Nous avons reçu un habit, une veste, une culotte, un bonnet de police, deux paires de guêtres, une paire de bas. Je vous dirai que nous n’avons point de chemises, ni de souliers. Je vous dirai que si mon frère Jean peut venir pour chercher notre linge, il nous ferait bien plaisir.

La mort, les blessures et les maladies.

Le soldat de la Révolution et de l’Empire est voué à combattre et à vaincre, et ce, à n’importe quel prix. Pour autant, il n’est nullement un bourreau. S’il côtoie quotidiennement la mort, le combattant ne la donne que par nécessité ou instinct de survie. Cette idée, le soldat la retranscrit avec ses mots :

Nous nous attendons à nous battre, mais malgré cela il faut que cela ne vous fasse pas de peine parce que j’espère que le bon Dieu m’abandonnera pas. Parce que pour moi, il y a des moments que j’y pense, mais il y a bien d’autres que j’y penserai pas parce que quand on se bat on tache moyen de se défendre. Quand on voit un homme qui veut vous donner un coup de sabre ou un coup de fusil, on pense pas à Dieu et on tache moyen à tuer celui qui veut vous tuer et on est enragé.

Le combat Louis FrégierEtre blessé.

Auxiliaire et compagne quotidienne des soldats, la mort revêt certes divers aspects, mais fauche toujours sans distinction. Les pertes militaires des guerres de la Révolution et de l’Empire sont estimées à un million de morts environ. Néanmoins, la majorité de ces décès n’est qu’indirectement imputable aux combats. Ainsi, lors de la bataille de Waterloo, 10813 soldats français sont tués ; 35295 autres sont blessés.

En réalité, nombre de blessés décèdent par manque de soins. Si, par chance, le blessé peut se traîner jusqu’à une ambulance, il a de bonnes chances d’avoir la vie sauve. S’il est touché plus gravement, il lui faut alors compter sur l’aide de plusieurs de ses camarades pour l’y conduire. Aussi, un blessé retranche-t-il des combats pas moins de 6 soldats. De fait, Napoléon décide que « les blessés qui ne pourront se retirer d’eux-mêmes resteront sur le champ de bataille. Il est défendu de quitter le champ de bataille pour conduire les blessés ».

Les médecins, assistés par des infirmiers et des hommes de bonne volonté, se chargent d’aller récupérer les soldats sur le champ de bataille, leur évitant ainsi une mort certaine. Pour autant, un certain temps peut s’écouler entre la blessure et l’arrivée à l’ambulance/hôpital. Par exemple, Jean-Baptiste Thavier, fusilier du 76e régiment d’infanterie de ligne, est blessé lors de la bataille d’Ebersdorff le 6 juillet 1809 ; mais c’est seulement 4 jours plus tard qu’il est amené à l’hôpital.

Après la bataille 2 Louis Frégier

A ce stade, le blessé n’est pas encore tiré d’affaire. Ainsi, sur les 22084 blessés pris en charge par Larrey au cours du premier semestre 1813, 9703 sont aptes à reprendre du service et regagnent leur régiment, 9851 sont placés en invalidité et 2416 meurent de leurs blessures. Le soldat blessé doit donc sa survie aux soins plus ou moins efficaces d’un chirurgien. N’étant plus une priorité pour l’administration militaire, il peut en outre devenir, comme en Espagne, une proie facile pour les insurgés. Le 24 octobre 1809, de Saragosse, Sébastien Sérignat, soldat au 39e régiment d’infanterie de ligne, écrit à son père :

La présente pour vous apprendre ce qu’est devenu le fils de Burdallet. C’est avec peine que je vais vous apprendre sa triste destinée. Etant à Randa, grande ville capitale de province, il est entré à l’hôpital. Je lui ai fait les adieux qu’on peut faire à un malade qui se trouve en pareille circonstance comme il était quand je l’ai quitté. Des camarades qui avaient resté à Randa avec lui m’ont dit que le 2 de mai il s’était fait une révolution entre les bourgeois et les militaires. Ils ont égorgé tous ceux qui étaient à l’hôpital ; et je doute bien qu’il c’est trouvé du nombre car il n’a pas reparu au corps depuis cette époque.

En cas de retraite précipitée, les blessés sont souvent laissés aux mains de l’adversaire. Si malgré tout, ils obtiennent d’être évacués, cette opération s’effectue à leurs risques et périls. Ainsi de Jean-François Bornard, natif de Chanay. Incorporé le 4 mai 1808 au 3e régiment d’infanterie légère, il déserte le 30 mars 1809, alors qu’il est convalescent à l’hôpital de Plaisance. Néanmoins rattrapé, il est renvoyé aux armées et est blessé d’une balle au côté droit lors d’une embuscade dans le Tyrol. Ramené au bivouac par ses compagnons d’armes, Bornard est promptement évacué. Chargé dans une voiture, il tombe de celle-ci lors de l’attaque du convoi ; son corps est abandonné sur place.

Mourir de maladie …

Les maladies font des ravages dans les rangs. En effet, la fièvre et les maladies sexuellement transmissibles sont responsables de la grande majorité des décès dans les troupes impériales. En dépit du Règlement de 1791 octroyant – théoriquement – une toile de tente pour 2 ou 3 hommes, les troupes n’en bénéficient guère dans les faits. En effet, les soldats dorment le plus souvent à même le sol, qu’il pleuve ou qu’il vente, enroulés dans leur manteau. Faible protection en cas d’intempéries, « cette méthode, agréable aux beaux jours, devient vite un enfer par temps de pluie ou de neige et le réveil est particulièrement difficile : membres engourdis, reins brisés, courbatures, mâchoires resserrées ».

Néanmoins, certains soldats décèdent de manière fort peu conventionnelle. Le grenadier à cheval Etienne Renaud est ainsi tué d’un coup de foudre à Palencia, le 26 mai 1811. Quant au pionnier Racurt, il meurt de nostalgie à l’hôpital de Valenciennes, le 4 mai 1812. Mentionnons enfin François Richerot, chasseur à la 1ère compagnie du 1er bataillon du 8e régiment d’infanterie légère. Ayant déserté, il est néanmoins rattrapé, le 18 septembre 1807, par des hommes du 5e régiment d’infanterie de ligne. Cherchant à fuir pour ne pas être envoyé en prison, il se précipite par une fenêtre. Gravement blessé, il décède à l’hôpital de Spatato 4 jours plus tard.

… ou au combat.

Le bout de la route Louis Frégier.jpgSitôt décédé, le défunt ne suscite plus le moindre intérêt de la part de ses anciens compagnons d’armes. En effet, l’habitude du danger fait admettre la mort comme une circonstance normale de la vie en campagne. De la sorte, on plaint plus le frère d’armes blessé qu’on ne regrette le camarade décédé, puisqu’on considère que ce dernier « n’a plus besoin de rien, qu’il ne peut plus s’enivrer, ne fera plus crier la poule, défile la parade, qu’il est chez le père éternel ».

La bataille achevée, les cadavres sont fouillés et fréquemment dépouillés de leurs meilleurs effets et de leurs richesses. Des primes sont versées aux hommes ramenant un fusil, un sabre, un casque, une cuirasse ou un shako en bon état au magasin militaire. Des civils se font détrousseurs et parcourent le champ de bataille à la recherche des galons et des passementeries richement ornées, à des fins de revente ultérieure. Dépouillés et dénudés, les cadavres sont ramassés et encordés sur de grandes charrettes. Si les morts sont généralement enterrés collectivement, les soldats français sont placés les premiers mis dans la fosse, afin ne pas choquer le patriotisme des nouvelles recrues. Plus tard, ils sont rejoints par leurs adversaires. Dès lors, tous sont réunis dans les mêmes fosses. Celles-ci sont creusées par des soldats de corvée ou des paysans requis. Il arrive qu’à la veille d’une bataille, soient préparées des fosses communes pouvant contenir de 60 à 1500 cadavres.