Reconstituer le 1er Empire

Par Thierry Vette, consultant à l’UMR 6578, CNRS, Université de Marseille.

C’est à une observation générale, et il faut se mettre en garde contre cette tendance que l’on a instinctivement à rejeter comme inexact tout ce qui ne ressemble pas au type connu – Cartes Bucquoy, 20e série.

La reconstitution historique consiste à recréer un uniforme en se reportant aux pièces sauvegardées dans les musées ou les collections privées, ceci en respectant les règlements en vigueur à l’époque considérée et en s’aidant des représentations du temps. C’est un véritable « parcours du combattant » auquel devra se livrer le futur « soldat » avant même d’endosser sa tenue. Il lui faudra se méfier de la légende, qui modifia sensiblement la silhouette de ces combattants en de superbes images d’Épinal autrement plus porteuses de gloire que les tenues usées par des mois de campagne.

Réaliser le rêve : l’heure du choix d’un uniforme.

Le futur « conscrit » doit d’abord choisir un uniforme en fonction de ses affinités propres. Puis il lui faut rejoindre une association, dont la proximité géographique favorisera la concrétisation du projet. Enfin, reste à évaluer le budget disponible. D’un point de vue strictement pécuniaire, un uniforme de fantassin de la Révolution est aux antipodes de celui d’un hussard, voir d’un maréchal d’Empire. Ce choix effectué, la confection des diverses pièces d’uniforme et d’équipement peut débuter.

La première étape correspond à la réalisation d’un patron. Cependant, les données disponibles sont peu nombreuses. Seul le Règlement de 1812 donne le dessin de quelques pièces. Quant au Hecquet – publié en 1828 –, il est bien trop postérieur pour servir de base, mais demeure utile pour appréhender la coupe des tenues du 1er tiers du XIXe siècle. La seule solution véritablement fiable revient à se reporter à des uniformes authentiques. Cependant, deux difficultés majeures se font jour. De telles pièces étant fort rares et très fragiles, encore faut-il trouver un collectionneur ou un musée compréhensif. Dès lors, mieux vaut s’en remettre aux conseils d’un(e) couturier(e) expérimenté(e). A ce stade, de nombreuses zones d’ombre restent encore à éclaircir. Elles concernent notamment l’identification et la sélection des nuances des draps à employer.

Officier GH reconstitution
Un lieutenant du 4e régiment de gardes d’honneur au musée de l’Armée (Paris), où quand reconstitution et recherche historique ne font qu’un …

La dernière étape consiste en l’adaptation du patron à notre morphologie actuelle, totalement différente de celle des hommes du début du XIXe siècle. En fonction du type d’uniforme choisi, il faudra effectuer des recherches complémentaires sur l’équipement réel de l’unité choisie. Si de nombreuses études uniformologiques ont été publiées depuis le début du siècle dernier, les planches de Maître Rousselot demeurent une référence. Fournissant des formes et des cotations, les règlements d’époque permettent également de préciser la confection. Les tableaux du temps, de même que les coupons de tissus sauvegardés dans les devis [1] permettent de choisir rigoureusement la nuance exacte du drap de laine.

Faire preuve de prudence.

Le travail n’est pas terminé pour autant puisqu’il faut à présent se départir de la légende. En effet, les innombrables gravures réalisées tout au long de la Restauration véhiculèrent des images nullement réalistes, mais qui contribuèrent à populariser la légende de l’Aigle. De ce point de vue, le cas des chasseurs à cheval de la Garde Impériale durant les campagnes de 1805 et 1806 est emblématique.

A en croire les livres d’ordres régimentaires – les fameux Carnets d’ordres, aujourd’hui conservés à Malmaison – les chasseurs cheminent vers les plaines de Moravie en dolman, charivari et colback. Seul les cavaliers de l’escadron de service doivent être en grande tenue : dolman, pelisse jetée, culotte de peau, colback orné et rotonde. S’y ajoutent le filet de parade et le surfaix, tous deux de couleur fauve afin ne pas tacher la culotte de peau. Qu’en est-il de la pelisse ? Il est difficilement concevable de la placer dans le portemanteau, celui-ci étant de petites dimensions [2]. Ce dernier peut néanmoins accueillir la culotte, du moins lorsque les chasseurs portent le charivari.

Selon les tableaux du temps, les chasseurs auraient chargé sur le plateau de Pratzen en grande tenue. De fait, où se trouvaient les pelisses des escadrons ayant quitté la France vêtus du dolman ? Etaient-elles donc placées dans des chariots cheminant à la suite du régiment ? Un seul était affecté au régiment des chasseurs. Or, il fallait transporter plusieurs centaines de pelisses, auxquelles s’ajoutaient – entre autres – gilets, culottes, brides et surfaix. Aussi, concluons-nous qu’en dépit des règlements en vigueur au sein de l’unité, les chasseurs sont vraisemblablement partis en campagne en grande tenue.

La reddition d’Ulm de Thévenin présente les chasseurs en pelisse jetée. La bataille d’Austerlitz de Swebach-Desfontaines les montre, elle, en deux lieux différents :

  • Le piquet assurant la protection de l’Empereur est revêtu du manteau. Par contre, où sont les rotondes, pourtant prévues ?
  • En arrière-plan, une partie du régiment charge en pelisse chaussée, le manteau en sautoir. Est-ce là l’escadron de service ? Ou bien – comme envisagé précédemment – Swebach confirme-t-il involontairement que le régiment dans son entier a quitté ses casernes parisiennes en pelisse ? Enfin, l’hypothèse d’une erreur de l’artiste reste crédible.
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Chasseur à cheval de la Garde Impériale – Extrait du tableau (1810) de François Gérard, Bataille d’Austerlitz, 2 décembre 1805.

Sur sa Bataille d’Austerlitz, 2 décembre 1805 – figurant la remise à l’Empereur des drapeaux capturés à l’ennemi -,  Gérard dépeint les chasseurs en pelisse ; des aigles ornent les coins des schabraques. Or, les archives régimentaires révèlent que celles-ci ne furent livrées au corps qu’en 1807. Enfin, le Bivouac de Napoléon à Austerlitz – dû aux pinceaux de Lejeune – nous présente ces cavaliers en dolman et charivari.

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Chasseur à cheval de la Garde Impériale – Extrait du tableau de Charles Meynier (1810), Entrée de Napoléon à Berlin, 27 octobre 1806.

Le régiment fait la campagne de 1806 en habit. Or, Thévenin représente les chasseurs en pelisse chaussée et charivari à la bataille d’Iéna. Sur l’Entrée de Napoléon à Berlin de Meynier, ils sont en grande tenue « à la hussarde ». De plus, ils portent des gants à crispin, qui – selon les inventaires – ne furent plus guère distribués après 1800. De la sorte, comment distinguer la réalité de la légende ? Si les peintres ont effectivement représenté des tenues existantes, ils ont cependant dépeint celles valant lors de la réalisation de leurs œuvres respectives.

Evoquons enfin une superbe pelisse attribuée aux chasseurs à cheval de la Garde Impériale et conservée au Musée de l’Empéri à Salon-de-Provence. Un examen attentif de cette pièce amène plusieurs remarques :

  • La réalisation des tressages est peu soignée, ce qui est surprenant pour une pièce de ce corps d’élite. En effet, y compris durant la campagne de Russie, la Garde commandait ses effets à son maître tailleur resté à Paris. Napoléon mit néanmoins un terme à pareilles pratiques.
  • L’emploi de différentes nuances de teinture rouge nous étonne d’autant plus.
  • Enfin, il est vraisemblable que le tressage des brandebourgs ait été modifié. Indubitablement, cette pièce est d’époque 1er Empire. Pour autant, a-t-elle toujours été équipée dudit tressage ? Peut-être a-t-elle été « remise au goût du jour », conformément aux souhaits de son propriétaire ? En tout cas, telle volonté implique une transformation du tressage des brandebourgs, plus évasé au niveau des épaules, mais resserré d’autant au bas du vêtement.

Pour conclure, nous conseillons au reconstitueur débutant de se doter d’une documentation solide, de se rapprocher d’un groupe existant qui le dirigera vers un(e) couturier(e) habitué(e) au fait des uniformes de l’époque, puis de saisir sur les gravures du temps les détails de la vie quotidienne qui, seuls, garantissent la vérité historique. Le futur « conscrit » devra encore déjouer les problèmes de la légende « dorée » qui conduit à représenter les soldats de l’Empire tels des hommes de garnison, équipés pour aller au bal du village dans une tenue des plus saillantes.


Notes.

[1] Ces pièces sont consultables dans certains dépôts d’archives départementaux.

[2] Dès lors, où la placer : sous le portemanteau, sous la selle ?